Les Stupas Bouddhistes : Symbole, Architecture et les Quatre États Positifs de l’Esprit
Les Stupas sont bien plus qu’une simple construction architecturale. Hémisphère compact revêtu de pierres ou tour pleine plus ou moins élancée, à faîte convexe, minuscule ou gigantesque, richement décoré ou présentant des parois nues, le Stupa est le monument par excellence du bouddhisme. Il se dresse partout où des bouddhistes ont vécu afin de témoigner de leur foi et sert de point focal à la dévotion et à la méditation.
Issu du sanskrit, où il signifie littéralement « nœud de cheveux » (une référence aux reliques du Bouddha), le Stupa est l’édifice cultuel universel dans lequel tous les courants bouddhistes se reconnaissent. Bien que sa silhouette ait évolué au fil des siècles et des doctrines (donnant naissance aux pagodes en Asie de l’Est), sa symbolique profonde est restée intacte : il est la représentation de l’esprit éveillé du Bouddha et, par extension, l’itinéraire vers l’illumination.
I. Du Tombeau Reliquaire au Symbole du Culte

1. L’Origine Historique : Les Restes du Maître
Les premiers Stupas, dont l’érection remonte à l’Antiquité indienne, étaient essentiellement des tombeaux. Ils contenaient les restes du Bouddha (cendres, os) après sa mort et son Parinirvana, ou bien les restes d’autres figures bouddhistes importantes (disciples, maîtres, rois pieux). Ils fonctionnaient comme des lieux de pèlerinage et de vénération. La simple présence physique des reliques servait de puissant catalyseur de la foi et de la méditation.
2. L’Évolution : Reliques et Textes Sacrés
Avec la diffusion du bouddhisme en Asie, la fonction des Stupas s’est transformée. Les Stupas modernes, que l’on trouve par exemple dans presque tous les temples et les monastères bouddhistes en Mongolie, sont construits comme des symboles du culte plutôt que comme de simples sépultures.
Néanmoins, ils conservent leur rôle de conteneur sacré. Ils contiennent aujourd’hui des textes sacrés (les enseignements du Bouddha, les soutras) et des idoles (statues et représentations), encapsulant la Dharma (la loi cosmique/enseignement) et l’esprit du Bouddha dans leur architecture même. Cette évolution reflète un changement doctrinal : l’accent est passé de la vénération du corps physique du Bouddha à la vénération de son enseignement et de son esprit.
II. La Symbolique des Stupas : L’Univers et l’Éveil en Miniature
La forme des Stupas, bien que diverse, est universelle dans sa signification. Chaque élément architectural représente un aspect de l’univers, du corps du Bouddha, et des étapes de la voie spirituelle.

1. La Structure Cosmique des stupas
Selon la tradition tibétaine, la structure générale des Stupas (qui a beaucoup influencé la forme universelle) symbolise les cinq éléments purifiés (ou les cinq sagesses du Bouddha) :
- La Base Carrée (Terre) : Stabilité, fondation éthique, les dix vertus.
- Le Dôme Hémisphérique (Eau) : Réservoir, tranquillité, le bol des aumônes.
- Le Faîte Conique (Feu) : Élan de l’éveil, chaleur spirituelle, symbolisé par les treize anneaux (ou marches) de la flèche, représentant les Treize Terres du Bodhisattva.
- L’Ombrelle Royale (Air) : Protection, libération de la souffrance, souffle de vie.
- Le Sommet (Espace) : L’unité, la vacuité (Shunyata), la réalisation finale, souvent représenté par le soleil, la lune et une fleur de lotus.
La partie principale du Stupa, le dôme, contient les reliques et les objets sacrés, étant le lieu de résidence de l’esprit éveillé.
2. Le Chemin Spirituel : Marches et États d’Esprit
C’est dans les détails architecturaux que réside le lien direct entre le Stupa et la psychologie bouddhiste. Les Stupas ont typiquement une base avec deux séries de marches :
- Les Quatre Marches Inférieures (États de l’Esprit) : Chacune de ces marches représente les quatre états positifs, ou incommensurables, de l’esprit : les Brahmaviharas.
- Les Dix Marches Supérieures (Étapes de l’Éveil) : Ces marches représentent les dix étapes (ou Bhumis) dans le développement spirituel d’un Bodhishattva (un être ayant fait le vœu d’atteindre l’éveil pour le bien de tous les êtres).
III. Les Quatre États Positifs de l’Esprit (Brahmaviharas)
Les Brahmaviharas, littéralement les « demeures divines », sont les qualités essentielles que tout pratiquant bouddhiste doit cultiver pour purifier son cœur et son esprit. Le fait qu’elles soient intégrées aux fondations du Stupa montre qu’elles sont la base éthique nécessaire à toute progression vers l’éveil.
1. Amour (Metta)
L’Amour (Metta) est le souhait sincère et désintéressé que tous les êtres soient heureux. C’est l’antidote à la haine et à l’aversion. Il ne s’agit pas de l’amour passionnel, mais d’une bienveillance universelle qui englobe amis, ennemis et inconnus. C’est la première fondation : sans cet amour initial, la pratique spirituelle reste égocentrique.
2. Compassion (Karuna)
La Compassion (Karuna) est le souhait sincère que tous les êtres soient libérés de la souffrance. C’est l’antidote à la cruauté. Elle découle de l’Amour : lorsque nous voyons la souffrance chez ceux que nous aimons, notre cœur se serre et désire y mettre fin. La Compassion bouddhiste est cette douleur empathique, mobilisatrice, qui nous pousse à l’action altruiste.
3. Joie (Mudita)
La Joie (Mudita) est la joie altruiste ou la joie sympathique. C’est la capacité à se réjouir sincèrement du bonheur et du succès des autres. Elle est l’antidote à l’envie et à la jalousie. Cultiver Mudita est essentiel pour briser l’égoïsme et reconnaître l’interconnexion de tous les êtres.
4. Sérénité (Upeksha)
La Sérénité (Upeksha) est l’équanimité, l’équilibre parfait de l’esprit face aux vicissitudes de la vie – la joie et la peine, la perte et le gain, l’éloge et le blâme. C’est l’antidote à l’attachement et à l’aversion. La sérénité n’est pas l’indifférence, mais une sagesse qui permet de maintenir une impartialité bienveillante, reconnaissant que chacun suit son propre chemin karmique.
IV. Les Dix Étapes du Bodhisattva (Bhumis)
Une fois ces quatre états fondamentaux établis, la structure du Stupa nous mène aux dix marches supérieures, incarnant les dix étapes du Bodhisattva. Le Bodhisattva, celui qui retarde son propre Nirvana par Compassion pour aider tous les êtres, représente l’idéal du Mahayana.
Ces dix étapes, appelées Bhumis (terres ou niveaux), sont une progression de la compréhension et de la capacité spirituelle :
- Joie (Pramudita-bhumi) : La première étape après avoir développé la bodhicitta (l’esprit d’éveil).
- Pureté (Vimala-bhumi) : La libération de toute souillure.
- Lumière (Prabhakari-bhumi) : Le développement de la connaissance intérieure.
- Rayonnement (Arcismati-bhumi) : L’effort pour atteindre la sagesse.
- Difficile à Maîtriser (Sudurjaya-bhumi) : La maîtrise des obstacles et des passions.
- Faire Face (Abhimukhi-bhumi) : La compréhension de la coproduction conditionnée.
- Aller Loin (Durangama-bhumi) : La transcendance des états illusoires.
- Inébranlable (Acala-bhumi) : La stabilité parfaite de la sagesse.
- Bonne Intelligence (Sadhumati-bhumi) : Le développement d’une connaissance sans limite.
- Nuée de Dharma (Dharmamegha-bhumi) : La réalisation ultime, où le Bodhisattva est comme une nuée dispensant le Dharma à tous les êtres.
La flèche et les anneaux du Stupa incarnent cette ascension progressive et exigeante.
Conclusion : Les Stupas comme Miroir de l’Esprit
Le Stupa est donc un cosmos en miniature et un manuel pratique pour le pratiquant. Sa base nous rappelle la nécessité d’ancrer notre vie dans l’éthique (les quatre États Positifs de l’Esprit : amour, compassion, joie, sérénité). Sa structure pyramidale nous incite à l’effort progressif pour monter les dix marches du Bodhisattva.
Chaque circumambulation autour d’un Stupa n’est pas seulement un acte de dévotion, mais une méditation active sur cette structure interne. Le Stupa nous rappelle que l’illumination n’est pas un lieu lointain, mais une potentialité inscrite dans l’architecture même de notre conscience, attendant d’être révélée et manifestée. C’est un appel silencieux à l’éveil, permanent et universel.


